Vers un Netflix© européen et gratuit ?

Pier Silvio Berlusconi a toujours été catégorique sur son plan d’expansion cathodique en Europe. Fils ainé du Cavaliere, il est également le leader du groupe audiovisuel milanais Mediaset. Cependant, tout comme son père trente ans auparavant, il a dû faire face à des obstacles venant de France. Ces freins semblent avoir disparu après l’annonce récente de l’accord de paix avec le géant Vivendi. La fin supposée de cette mésentente franco-italienne ou italo-française permettra-t-elle enfin la création de la première plateforme de streaming paneuropéenne gratuite ? Est-ce qu'un Netflix européen et gratuit verra le jour ?

UN PROJET DE LONGUE DATE

Mediaset le dit haut et fort depuis quelque temps: ils veulent construire le pôle paneuropéen de la télévision gratuite. Cette idée a commencé à se matérialiser en septembre 2019, lorsque la matrice italienne Mediaset Spa a fusionné avec Mediaset España et Mediaset Investment en créant MediaforEurope (MFE). Cette nouvelle structure a établi son siège au Pays Bas et allait entrer en bourse à Milan et à Madrid. Fininvest, le holding berlusconien fondé en 1978, en est l’associé majoritaire.

Comment la pandémie a-t-elle pu affecter ce projet ? Selon les déclarations de Pier Silvio au Corriere della Sera en décembre 2020, elle l’a surtout renforcé. Selon lui, il est clair et net que la télévision gratuite a regagné la crédibilité et l’autorité propre aux vrais éditeurs. Les chiffres qu’il cite confirment son hypothèse. En dépit d’une chute en publicité de 50% en avril, ils ont amélioré le budget prévisionnel pour l’année 2020 avec 260 millions d’euros.

NETFLIX, UN ADVERSAIRE DE TAILLE

Mediaset aurait donc une position exceptionnelle pour démarrer ce projet gigantesque, ce qui l’amènerait à devoir concourir contre… qui? Netflix? Pas exactement. Le fils du Cavaliere voit dans le géant américain un produit complémentaire, avec un business model tout à fait différent, autrement dit, par abonnement et sans publicité (SVOD). Ce sont plutôt Google ou Facebook qu’il surveille de très près.

L’enjeu est évident : un marché, celui du streaming, en pleine croissance. Quant au SVOD, selon l’Observatoire Européen de l’Audiovisuel en 2020 140.7 millions d’européens étaient abonnés à une ou plusieurs plateformes, contre 103.2 millions en 2019.

Cependant, il y a quelques jours encore, l’adversaire était un autre géant : Vivendi. Le groupe de Vincent Bolloré est à l’heure actuelle le plus grand holding privé dans le secteur européen des médias et de la communication. Universal Music, Canal+ ou encore Dailymotion en font partie.

 Les diverses querelles judiciaires entre Vivendi et Fininvest allaient jusqu'à l’Italie, l’Espagne et les Pays Bas.

Cependant, le 03 mai 2021 Vivendi, Fininvest et Mediaset ont annoncé un accord mettant fin à leurs différends en renonçant à tout litige et à toutes plaintes entre eux. Cette entente cordiale met en place de nouvelles possibilités qu’il reste à définir. Elle éloigne également Mediaset d’un désaccord avec la France qui n’était pas nouveau en tout cas.

L'HISTOIRE SE REPETE

Dans le passé, Silvio Berlusconi était sûr d’une chose :ce qui plaît aux italiens plaît aussi aux français. C’est cette conviction qui l’a poussé à participer à la création de la chaîne La Cinq. Une opportunité en or pour mettre en place une version française de son Canale 5. Il songeait à étendre son modèle de télévision à travers l’Europe, et commencer par la France ne lui semblait qu’une évidence. La journaliste Anaïs Ginori nous le raconte dans son ouvrage “Falsi Amici: Italia-Francia. Le relazioni pericolose”, récit passionnant autour des relations d’amour et de méfiance entre deux âmes sœurs.

Le chemin a été difficile dès le début. Parmi tant d’autres, le ministre de la Culture de l’époque, Jack Lang, rejetait ce que Berlusconi représentait. Selon le ministre, accepter son modèle de TV reviendrait à affaiblir la politique d’exception culturelle.

LE PERIPLE DE LA CINQ

Malgré toutes les réticences des milieux sociaux les plus exigeants, le pater familias milanais y est arrivé. Cependant, le rêve s’est vite transformé en cauchemar… Ce fut également aussi une grande frustration pour Silvio l’entrepreneur en fin de compte.

La Cinq a fait l’histoire malgré elle, en quelques sortes. Née en février 1986, elle s’arrête cinq ans plus tard, en avril 1992. Après sa disparition, le cinquième réseau a été remplacé par ARTE, la chaîne franco-allemande. De nos jours, la chaîne incarne toujours un exemple de rigueur en information culturelle et en cinéma d’auteur. Une proposition beaucoup plus en harmonie avec l’exception culturelle, cela va de soi. Mais il ne faut pas croire que la télévision privée à vocation populaire ait fuit la France. Bien au contraire, c’est TF1 qui a repris beaucoup de travailleurs issus de La Cinq. Parmi eux, l’incandescente Amanda Lear, qui avait déjà laissé sa trace sur Canale 5 auparavant. Un rare exemple, sinon le seul, d’une bosseuse du devant de la scène à cheval entre les deux pays.

Si la France était cet obscur objet du désir pour les Berlusconi, qu’en est-il de l’Espagne ? S’agit-il de ce coup d’un soir du lycée qui se transforme piano piano en mariage un peu par habitude ?

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VOUS N’AUREZ PAS LA FRANCE, MAIS VOUS AUREZ L’ESPAGNE

Mediaset débarqe en Espagne en 1989 sous l’égide du gouvernement socialiste de Felipe González avec sa loi de télévision privée. Pour développer ce marché Silvio a élu Valerio Lazarov. Il s’était fait un nom dans la télévision de sa Roumanie natale après la couverture de la visite du général De Gaulle à Bucarest.

Telecinco, faite à l’image de Canale 5, est en rupture totale avec le statu quo de la télévision espagnole de l’époque. Une partie de la critique spécialisée n’apprécie pas sa ligne éditoriale exubérante. D’ailleurs, un esprit malin la surnomme teleteta, qui pourrait se traduire comme “télé-sein”.

Cela dit, il ne faut pas oublier qu’Atresmedia, un deuxième projet audiovisuel réussi, a longtemps été piloté par Maurizio Carlotti. Il s’agit de l’ancien dirigeant de Telecinco entre 1994 et 1999. Paolo Vasile a pris son relais depuis.

Voici donc le triumvirat d’or: Valerio Lazarov, Maurizio Carlotti et, aujourd’hui, Paolo Vasile. Ces trois cerveaux choisis par Silvio Berlusconi ont bien marqué l’offre audiovisuelle privée de ces trente dernières années. Il n’y a plus aucun doute, la TV espagnole est made in Italy. Tous les chemins mènent-ils à Rome ? Certainement lorsqu’on se trouve à Madrid.

La télévision généraliste se révèle très utile lorsqu'il s'agit de découvrir d’autres cultures dans toute leur complexité. Pour ceux qui aiment le divertissement audiovisuel, les comparaisons entre certains formats s’avèrent inévitables.

LASCIATEMI CANTARE

Prenons par exemple l’actualité politique présentée sous un ton rigoureux. Une émission comme C dans l’air (France 5) n’a rien à apprendre à Otto e mezzo (La 7), avec la très charismatique Lilli Gruber. Certes, le cas échéant, une engueulade on air semblerait plus probable chez Lilli. Au pire, alléger l’air un peu guindé que ces débats peuvent prendre pourrait apporter un autre rythme à l’émission.

Et qu’en est-il des formats hybrides ? L’info divertissement, par exemple. Une émission à grand succès comme Touche Pas à Mon Poste! (France 4 et après C8, chaîne du Groupe Bolloré) ou encore sa version douce On n’est pas couché (France 2). Celles-ci pourraient trouver leur reflet dans celles menées par l’omniprésente Barbara d’Urso sur Canale 5 (Pomeriggio Cinque, Domenica Live, Live - Non è la d’Urso). Souvent méprisées par l’inteligentsia, il faut tout de même souligner leur talent bicéphale. Elles mêlent le trash (sous la forme des clash violents) au divertissement fêtard et ironique. Parfois, elles peuvent même faire avancer des causes issues des grands enjeux sociétaux. Et étant donné leurs audiences moyennes, cela est loin d’être anodin.

La différence majeure ? Lors des talk-shows en Italie, comme en Espagne d’ailleurs, il n’y a strictement aucun intérêt à attendre que notre adversaire ait fini son discours pour commencer le nôtre.

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ET ALORS ?

Mediaset a inventé une formule magique. Une TV de divertissement qui arrive à se réinventer sans cesse sous les yeux de millions de téléspectateurs. Ce genre de produit est demandé partout en Europe, y compris en France. D’ailleurs, en 2020, TF1 est arrivé en tête des audiences avec 19,2% en moyenne. De plus, en Italie, ce n’est pas Mediaset qui a cartonné, mais la chaîne publique RAI avec 18,72 et une offre culturelle forcément plus “sobre” que celle de La Une.

Jack Lang avait raison. Malgré les critiques, l’exception culturelle reste un facteur de différentiation propre à la France. Elle parvient à inspirer l’admiration des voisins européens dans la mesure où elle contribue à créer l’industrie cinématographique la plus performante en Europe continentale. Néanmoins, les chiffres de consommation TV démontent aussi certains a priori sur les différences culturelles supposées entre les deux pays. Madame Lear pourrait en parler largement…

Et si ce projet aboutissait, à quoi ressemblerait-il exactement ? Un player avec une politique de coproduction internationale pour offrir des produits globaux ? Cela semble improbable, la peur de l’euro-pudding empêcherait même l’essai. Alors une plateforme unique qui rassemblerait les différentes télévisions nationales ? C’est encore difficile à imaginer … Quoi qu’il en soit, Mediaset et Vivendi semblent avoir réglé leurs différences. Ils ont peut-être semé la graine pour créer une plateforme de streaming gratuite avec une étendue jamais vue en Europe.

Reprenant les mots de Pier Silvio Berlusconi. La télévision généraliste servirait des plats chauds à consommer en direct. Et manger chaud est non seulement un besoin pour nous tous, mais aussi un plaisir immense.


A propos de l'auteur de l'article ...

 

JON AROZAMENA

Spécialiste des Relations Internationales et Collaborateur de Radio

Originaire du Pays Basque (Espagne), j'ai effectué ma Licence en Droit à l’Université Complutense de Madrid et mon Master Droit Européen et International: Spécialité Ingénierie des politiques européennes à l'Université de Bordeaux. Après quelques expériences professionnelles à Bruxelles (OTAN-NATO), je me suis tourné vers le commerce international. Passionné du monde audiovisuel, je conduis une section de radio transfrontalière chez Cadena SER. Mon article précedent s'intitule "España y Portugal: Suspiros de cine y televisión", autour des relations cinématographiques hispano-portugaises. Je parle espagnol, français, anglais, italien et basque.