Manager une équipe franco-italienne : l’enjeux des écarts culturels

Comment on manage une équipe franco-italienne en prenant en compte les écarts culturels ?

Quelles sont les principales différences entre les 2 styles de management ? Quelles sont-elles les bonnes pratiques pour mettre en place un rapport de collaboration satisfaisant ? Nous l'avons demandé à Giovanni B., qui dirige la Direction Communication Corporate dans un groupe français du CAC 40 qui a une grosse filiale en Italie.

SG : Bonjour Giovanni !

GB : Bonjour.

SG : Merci beaucoup de partager avec nous cette interview. J’ai quelques questions, depuis combien de temps travailles-tu avec des collègues français ? Quel est ton rôle et d’où viens-tu ?

GB : Je suis Directeur de la Communication Externe d’un groupe français qui fait partie du CAC 40. J’ai toujours travaillé dans la communication, j’ai désormais une expérience de plus de 35 ans. J’ai eu l’occasion de travailler avec des collègues français à deux reprises dans deux entreprises différentes. Dans le premier cas, c’était la filière française d’une multinationale italienne qui avait aussi des filiales à l’étranger. C’était ma première expérience, entre 1993 et 2000. Ensuite, la deuxième expérience a commencé en 2001, et depuis 10 ans je manage deux équipes, une en France et une en Italie.

SG : Ce sont des équipes composées de combien de personnes environ ?

GB : Environ 40 personnes, la moitié en France et l’autre moitié en Italie.

SG : D’accord, et qu’est-ce qui t’a le plus surpris dans la façon de travailler à la française ?

GB : Je dois dire que, dans la première expérience, mais encore plus dans la deuxième où j’ai une équipe (dans la première j’avais des collègues avec lesquels je travaillais sur des projets spécifiques) avec un encadrement français et italien, la première chose qui m’a surpris, que je ne connaissais pas, c’est le sens de l’organisation. Personnellement j’ai toujours pensé que les plus structurés et les plus organisés en Europe étaient les Allemands, mais en fait non. J’ai découvert que les Français ne sont pas moins organisés et structurés que les Allemands. C’est certainement un aspect qui les différencie par rapport aux Italiens. Après je dois dire que ce n’est pas une question d’efficacité ou d’efficience, c’est seulement une façon différente de travailler pour arriver au même résultat.

SG : Quelles sont les qualités que tu apprécies davantage chez les Français ?

GB : Ce que j’apprécie c’est qu’ils ne mettent pas trop d’émotions dans le boulot. Pour moi c’est une bonne chose, je suis Italien mais quand je travaille je préfère rester dans des aspects exclusivement professionnels, d’organisation etc. Je préfère laisser de côté mon côté passionnel, enthousiaste. Je trouve que c’est important pour pouvoir bien organiser le travail et pour être plus productif, efficace et efficient. J’ai deux équipes qui s’intègrent bien entre elles, mais c’est une façon différente de travailler. Mais je dois dire que ce que j’apprécie beaucoup dans les équipes françaises et dans mon équipe en particulier, c’est cette façon d’appliquer toujours une méthode cartésienne, la rationalité.

Il n’y a pas de passion, ce sont toujours des relations professionnelles.

SG : Est-ce qu’il y a eu en revanche des aspects que tu as moins appréciés, ou des difficultés, s’il y en a eu ?

GB : Je ne dirais pas ça, mais je dirais que c’est moins facile de faire travailler en équipe mes collaborateurs en France plutôt qu’en Italie, mais je dis cela par rapport à ma propre expérience et cela peut être dû à la spécificité de mon travail. Même si les Italiens sont très individualistes et qu’ils ont du mal à être intégrés dans des process rigides, j’ai trouvé dans mon équipe en France une culture de focalisation extrême sur son périmètre. C’est-à-dire que j’ai du mal à faire sortir des collaborateurs de leur périmètre par exemple. D’un côté c’est une bonne chose, mais d’un autre ça rend plus difficile la flexibilité. Mes collaborateurs en France ont beaucoup besoin d’être encadrés, de bien cadrer leur périmètre et leur mission. Une fois qu’ils ont cela, ils travaillent, n’ont aucun problème, sont très autonomes et arrivent à atteindre leurs objectifs. Mais dès que je leur demande d’être un peu plus flexibles, de sortir de leur cadre, ils ont des difficultés. Alors que l’équipe italienne a autant de compétences que l’équipe française, mais c’est plus facile. Si je demande à un collaborateur italien, même s’il est spécialisé dans un domaine spécifique de la communication et il y en a beaucoup, de sortir un peu de son cadre et de s’occuper d’un autre sujet ne serait-ce que de manière temporaire, cela sera plus facile. L’Italien s’adapte.

C’est moins facile de faire s’adapter un Français sans lui mettre un nouveau cadre de mission, de nouveaux objectifs, un nouveau contenu, etc.

La première réaction va être « oui mais ce n’est pas ma mission, pas mon objectif, pas mon profil, pas mon poste. J’ai toujours fait ça, et si tu veux que je fasse quelque chose d’autre, il faut que tu encadres mon poste différemment, et ce de façon permanente ». Donc la flexibilité, sortir d’un cadre pour rentrer dans un autre est quelque chose de très difficile en France.

SG : Quels conseils donnerais-tu à un manager italien qui va manager des équipes françaises ?

GB : Je considère que de manière générale pour les métiers de management ou de middle management, le management de proximité est essentiel. Le manager doit être très proche de ses équipes. Bien entendu cela dépend de la taille des équipes, car on peut avoir des N-1 avec des quantités plus ou moins importantes, mais de toute façon il est important à la fois pour la France et pour l’Italie. Pour ce qui est de la France sans perturber le process et l’activité quotidienne car ils aiment l’autonomie, mais avec un cadre.

Donc, si je dois donner un conseil à un manager italien qui doit travailler avec une équipe française, je dirais qu’il faut premièrement respecter la culture, ne pas forcer l’équipe à travailler comme des Italiens, car ça ne marchera jamais. 

Un manager doit être lui-même flexible, et avoir l’ouverture d’esprit pour pouvoir travailler avec différentes cultures. Je ne sais pas si cela arrive souvent mais j’ai des équipes qui sont mixtes, c’est-à-dire des Français nés en France et des étrangers qui vivent en France depuis 20 ans, et qui sont de facto des Français désormais. Ils ont néanmoins leur culture d’origine, donc il faut toujours rester ouvert en tant que manager pour respecter la culture et la formation de tes collaborateurs.

En France, il faut respecter cette culture mais aussi la formation scolaire parce que je me suis également rendu compte que c’est aussi un parcours scolaire qui t’amène à être très rationnel, très cadré, à vouloir avoir dès le départ cette vision claire de ton périmètre.

Donc c’est ça la première chose, il faut être ouvert, et être toi-même plus flexible que tes collaborateurs dans la compréhension de leur attitude.

SG : Et vice-versa, un conseil pour un manager français qui doit travailler avec des Italiens ?

GB : Il doit comprendre que les Italiens, même les managers et les collaborateurs italiens, ne sont pas issus d’une culture très rigide. Ils aiment la liberté, ils aiment beaucoup donner des propositions, proposer des choses, des changements dans le process, dans la façon de travailler.

Le premier conseil que je donnerais à un manager français serait de toujours savoir que les Italiens respectent les règles mais qu’ils ont tendance à interpréter les choses.

Pas à interpréter les règles mais ce qui vient de leur être dit, proposé ou demandé. Il ne faut pas trop brider la créativité et laisser les gens interpréter leur rôle. Les équipes italiennes sont capables de surprendre les managers si les managers comprennent qu’ils peuvent fournir des contributions importantes. Les Italiens respectent les rôles et les hiérarchies, il n’y a pas d’anarchie ou de rébellion "dans leur ADN". Ils vont cependant interpréter les choses à leur manière et apporter leur propre contribution.

Donc c’est important de ne pas trop brider les collaborateurs car ils vont se retrouver trop encadrés, trop enfermés, et tu n’arriveras pas à exploiter le meilleur de ce qu’ils peuvent donner.

SG : D’accord, merci beaucoup Giovanni pour ta participation, bonne soirée à toi !